Henri EMMANUEL d’Huchenneville

Né le 15 octobre 1892, Henri EMMANUEL est un enfant de l’assistance publique.

Il a vu le jour Boulevard Richard Lenoir, à Paris.  C’est tout ce que livre son état-civil. L’identité des parents n’y est pas dévoilée. Catherine Collin, la sage-femme qui a procédé à l’accouchement, est venue déclarer sa naissance à la mairie du 11e arrondissement, en présence d’Emilien Rebond, garçon restaurateur, et d’Henri Carbinat, limonadier.

Henri ne connaîtra jamais ses parents. Il va découvrir la vie dans un orphelinat parisien.

L’assistance publique ne peut continuer à subvenir aux besoins des jeunes orphelins en âge de travailler. A l’âge de 12 ans, Henri est envoyé pour travailler dans une ferme. C’est le département de la Somme qui est choisi, pour lui, comme point de chute. Le canton de Moyenneville, sur le plateau du Vimeu, loin de toutes les tentations urbaines, semble approprié. De nombreuses familles y accueillent ces jeunes domestiques parisiens.

Henri arrive à Huchenneville, dans la ferme de la famille DUBUS située dans la Grande Rue du village. Désiré DUBUS a déjà deux fils, Paul et Armand, mais les deux bras supplémentaires d’Henri sont les bienvenus. Armand DUBUS a le même âge qu’Henri EMMANUEL.

La commune d’Huchenneville est une commune où l’activité principale est l’agriculture. Les terres cultivables sont fertiles. Dans les nombreuses pâtures d’un territoire assez valonné, on trouve vaches, chevaux, moutons, ainsi que de nombreux pommiers. Le cidre reste la boisson favorite du coin.

Pour Désiré DUBUS et Marie, son épouse, Henri ne sera jamais un fils, mais il est beaucoup plus qu’un simple domestique de ferme. Henri trouve enfin la chaleur et l’amour d’une vraie famille, avec des parents et les frères qui lui manquaient tant. Le travail à la ferme est loin d’être une corvée et Henri y participe avec plaisir. Le gîte et le couvert lui suffisent amplement. Pourvu que ce bonheur puisse enfin durer …

Henri vit dans le chef-lieu de la commune. Mais Huchenneville, c’est aussi Inval, Caumont, Limercourt, et Villers-sur-Mareuil. Des hameaux qui sont, pour les trois derniers, plus peuplés que le chef-lieu.

A Villers-sur-Mareuil, vit la famille LE BACHELIER DE LA RIVIERE.

Les « DE LA RIVIERE », comme les appellent les habitants de la commune, font partie de l’aristocratie de la Somme, mais aussi de la Seine-Inférieure, par des mariages successifs avec d’autres familles. En ce début du XXe siècle, Louis LE BACHELIER DE LA RIVIERE, même s’il est propriétaire de ses terres, est avant tout, un cultivateur. Son mariage avec Agnès de Bardereau de Saint-Martin, et celui de son père avec Aurélie Le Vaillant de Blangermont, démontrent que se lier avec les descendants des anciens seigneurs de Villers-sur-Mareuil restent un bon parti pour des nombreux aristocrates de la région.

Henri EMMANUEL, le petit orphelin parisien, est bien loin de ce monde. Par contre, il connaît bien le fils « DE LA RIVIERE ». Joseph LE BACHELIER DE LA RIVIERE a, comme Armand DUBUS, le même âge que lui. Joseph aussi aide son père dans l’exploitation agricole. Les trois garçons, Henri, Armand et Joseph, sont nés en 1892. Il leur arrive souvent de se croiser, de discuter, de parler des cultures, de la nature. Bien que pupille de la nation, Henri a de l’instruction. Il sait couramment lire, écrire et compter. L’orphelinat lui a au moins permis d’être instruit.

A Huchenneville, commune de 700 habitants à peine en comptant les quatre hameaux, il y a 8 garçons de la classe 1912 qui savent, quand vient le début de l’année 1913, qu’ils vont devoir quitter, à l’automne, leurs familles, pendant deux ans, pour partir au service militaire.

Joseph LE BACHELIER DE LA RIVIERE n’attend pas l’automne. En mars 1913, il se rend à Abbeville pour s’engager dans l’armée. Pour le fils aîné d’une famille aristocratique, cette décision n’est pas surprenante. Affecté dans la cavalerie, il rejoint le 21e Régiment de Dragons à Saint-Omer.

Armand DUBUS, le « presque » frère d’Henri, n’ira jamais au service militaire. Il meurt de maladie, en juillet 1913, à l’âge de 20 ans.

Sur les 6 jeunes appelés du village, 4 d’entre eux, dont Henri, sont affectés au 120e Régiment d’Infanterie de Péronne. Il y a Raphaël DARAGON, Alphonse DERAY, Maurice DUCHAUSSOY et, donc, Henri EMMANUEL. Ils quittent leur commune pour aller prendre le train à Abbeville, le 9 octobre 1913. Les dix kilomètres qui les séparent de la gare de la capitale du Ponthieu sont effectués dans la bonne humeur. Ils sont accompagnés de Paul RIQUIER, affecté au 128e RI d’Abbeville, et de Paul CUMONT qui va rejoindre le 8e Bataillon de Chasseurs à Pied.

Aucun d’entre eux ne pouvait s’imaginer que 10 mois plus tard, les rires du 9 octobre 1913 seraient remplacés par les larmes et le sang.

Après la déclaration de guerre transmise par l’Allemagne à la France, les troupes du Kaiser Guillaume II envahissent le territoire de la neutre Belgique. Les premières missions de reconnaissance sur le sol belge sont menées par la cavalerie française à partir du 6 août.

Le 13 août, Joseph LE BACHELIER DE LA RIVIERE, en mission de reconnaissance au Nord de la ville de Bouillon, se trouve confronté à des cavaliers allemands venus, eux aussi, pour localiser les troupes ennemies. Joseph, gravement blessé, meurt le jour même, à Sohier.

Quelques jours plus tard, la grande offensive du général Joffre est lancée, le 22 août, pour faire entrer l’infanterie française sur le sol belge et en chasser les Allemands. Le 120e RI combat à Bellefontaine.

3 des 4 jeunes appelés du 120e,  partis dans la bonne humeur prendre leur train, à Abbeville, le 9 octobre 1913, ne vont pas plus loin. Henri EMMANUEL, Raphaël DARAGON et Alphonse DERAY sont tués, le 22 août 1914. Henri n’a que 21 ans. Ses deux copains en ont 22.

Paul CUMON, du 8e BCP, est tué à Arrancy, à quelques kilomètres de la frontière belge, deux jours plus tard.

Le 4e garçon incorporé au 120e, Maurice DUCHAUSSOY, meurt de ses blessures, à l’hôpital de Sète, début décembre 1914.

A la fin de l’année 1914, Paul RIQUIER est le seul rescapé de la classe 1912 d’Huchenneville. Marne, Argonne, Hauts de Meuse, Somme, Oise, Chemin des Dames, Paul connaît l’horreur des plus terribles champs de bataille de la Grande Guerre. C’est le 13 août 1918, à Cutry, dans l’Aisne, que Paul RIQUIER est tué.

Dans le chef-lieu d’Huchenneville et dans ses hameaux, la vie a continué après la guerre. La ferme des DUBUS a continué à accueillir des orphelins de Paris pour aider aux travaux agricoles. Et les « DE LA RIVIERE » ont continué à cultiver leurs terres, à Mareuil, avec l’aide de quelques domestiques.

Si Joseph LE BACHELIER DE LA RIVIERE est le premier nom inscrit sur le monument aux morts d’Huchenneville, il ne s’agit nullement d’une faveur faite à l’aristocratie locale. Chronologiquement, c’est bien lui le premier mort de la commune, et il est même vraisemblablement le tout premier mort de la Somme, au début de la Grande Guerre. Les noms d’Henri EMMANUEL et de ses copains sont inscrits juste en dessous.

Henri EMMANUEL, le petit « sans-famille » parisien, est maintenant, pour toujours, un enfant de la commune d’Huchenneville.

L.J. et X.B.

« De la Somme à Bellefontaine – 22 août 1914 » – recherche collaborative 1891, 1892, 1893 – Département Somme.  André MELET a réalisé la collecte de données pour la commune d’ Huchenneville.

Tombe d’Henri EMMANUEL – cimetière franco-allemand du Radan à Bellefontaine (Belgique)